Les biais cognitifs

Publié le 13 décembre 2025 à 07:47

Le biais de confirmation et les autres biais cognitifs : comprendre leur rôle dans nos difficultés psychologiques

Quand comprendre le fonctionnement du cerveau devient un levier thérapeutique

En consultation, de nombreuses personnes expriment une forme d’incompréhension face à leurs propres pensées : « Je sais rationnellement que ce n’est pas vrai, mais je n’arrive pas à penser autrement ». Cette expérience subjective n’est pas le signe d’un manque de volonté ou d’intelligence, mais le reflet du fonctionnement normal du cerveau humain. La psychologie cognitive a montré que le raisonnement est largement influencé par des heuristiques et des biais cognitifs, qui orientent la manière dont nous percevons, interprétons et mémorisons les informations (Tversky & Kahneman, 1974). Parmi eux, le biais de confirmation occupe une place centrale dans la compréhension de nombreuses difficultés psychologiques.

Le biais de confirmation : un mécanisme clé dans le maintien des croyances

Le biais de confirmation correspond à la tendance à privilégier les informations qui confirment des croyances préexistantes, tout en minimisant ou en rejetant celles qui les contredisent. Ce phénomène a été mis en évidence dès les travaux de Wason (1960), montrant que, face à une hypothèse initiale, les individus cherchent davantage à la confirmer qu’à la mettre à l’épreuve.

Sur le plan clinique, ce biais joue un rôle majeur dans le maintien des croyances dysfonctionnelles. Une personne présentant une faible estime de soi sera plus attentive aux signes perçus de rejet ou d’échec, et moins sensible aux expériences positives ou neutres. Dans les troubles anxieux, les informations congruentes avec la menace redoutée sont surinvesties, tandis que les éléments rassurants sont relativisés. Le biais de confirmation contribue ainsi à la rigidité cognitive et à la persistance de schémas de pensée inadaptés.

D’un point de vue neuropsychologique, ce mécanisme peut être compris comme une stratégie d’économie cognitive. Remettre en question une croyance implique la mobilisation des fonctions exécutives, en particulier l’inhibition des réponses automatiques et la flexibilité cognitive, des processus cognitifs coûteux et limités (Miyake et al., 2000). À l’inverse, confirmer une croyance déjà installée réduit l’effort cognitif et diminue l’inconfort émotionnel associé au doute. Les circuits de la récompense participent à ce processus, renforçant la sélection d’informations congruentes par un sentiment de soulagement ou de cohérence interne (Sharot et al., 2011).

Un réseau de biais cognitifs impliqués dans les difficultés psychologiques

Le biais de confirmation n’agit pas de manière isolée. Il s’inscrit dans un ensemble de biais cognitifs qui interagissent et contribuent au maintien des difficultés psychologiques. Le biais de disponibilité conduit à surestimer la fréquence ou la probabilité d’événements facilement accessibles en mémoire (Tversky & Kahneman, 1973). En clinique, cela se traduit par une focalisation sur les expériences négatives passées, qui deviennent des preuves subjectives de croyances pessimistes ou anxieuses.

L’effet de halo, décrit par Thorndike (1920), influence également l’interprétation des situations sociales. Une impression globale négative de soi ou d’autrui tend à colorer l’ensemble des jugements, limitant la prise en compte d’éléments contradictoires. Le biais d’ancrage agit de manière similaire en figeant certaines croyances autour d’expériences initiales marquantes, parfois anciennes, qui continuent à orienter le raisonnement actuel (Tversky & Kahneman, 1974).

Le biais de négativité, largement documenté en psychologie affective, conduit à accorder davantage de poids aux informations négatives qu’aux positives (Baumeister et al., 2001). Ce biais est particulièrement impliqué dans les troubles anxieux et dépressifs, où les expériences négatives sont surreprésentées dans le traitement de l’information. Le biais de conformité sociale renforce certaines croyances en fournissant une validation externe, comme l’ont montré les travaux d’Asch (1951). Enfin, la dissonance cognitive joue un rôle central dans le maintien des croyances, l’inconfort émotionnel associé à l’incohérence incitant à préserver les schémas existants plutôt qu’à les réviser (Festinger, 1957).

Comprendre la fonction adaptative des biais en psychoéducation

En psychoéducation, il est essentiel de souligner que les biais cognitifs ne sont pas des dysfonctionnements du cerveau, mais des mécanismes adaptatifs. Ils permettent une prise de décision rapide, une réduction de la charge cognitive et une certaine stabilité identitaire. Comme le décrit Kahneman (2011), le fonctionnement heuristique du raisonnement automatique est indispensable à la vie quotidienne, même s’il peut conduire à des erreurs systématiques.

Cette compréhension est souvent apaisante pour les patients. Elle permet de réduire la culpabilité et l’autocritique, tout en ouvrant un espace de réflexion sur la manière dont certaines pensées se construisent. Reconnaître qu’une pensée est influencée par un biais ne signifie pas qu’elle est « fausse », mais qu’elle mérite d’être examinée avec nuance et distance.

Favoriser la flexibilité cognitive : apports cliniques et psychoéducatifs

L’objectif clinique n’est pas d’éliminer les biais cognitifs, mais de réduire leur rigidité et leur automatisme. Le développement des capacités métacognitives joue ici un rôle central. La capacité à considérer ses pensées comme des hypothèses plutôt que comme des faits constitue un levier fondamental du changement cognitif (Flavell, 1979).

Sur le plan psychoéducatif, il peut être utile d’aider les patients à identifier les situations dans lesquelles le biais de confirmation est susceptible de s’activer, notamment dans les contextes émotionnellement chargés. Encourager la recherche volontaire d’informations alternatives, différencier les faits observables des interprétations, et ralentir le processus décisionnel favorisent l’engagement de processus cognitifs plus contrôlés, associés au « système 2 » (Kahneman, 2011).

Cette démarche contribue à renforcer la flexibilité cognitive, la tolérance à l’incertitude et la capacité à envisager plusieurs points de vue simultanément, compétences essentielles à l’adaptation psychologique.

Conclusion : du fonctionnement cognitif à la compréhension de soi

Le biais de confirmation et les autres biais cognitifs offrent une grille de lecture précieuse pour comprendre la persistance de certaines difficultés psychologiques. Les intégrer dans une démarche clinique et psychoéducative permet de normaliser l’expérience subjective des patients, de réduire l’autocritique et de favoriser une posture réflexive. Comprendre le fonctionnement de son propre esprit ne rend pas la pensée parfaitement rationnelle, mais ouvre la voie à une relation plus souple, plus consciente et plus bienveillante avec ses pensées.

 

Bibliographie

Asch, S. E. (1951). Effects of group pressure upon the modification and distortion of judgments. In H. Guetzkow (Ed.), Groups, leadership, and men (pp. 177–190). Carnegie Press.

Baumeister, R. F., Bratslavsky, E., Finkenauer, C., & Vohs, K. D. (2001). Bad is stronger than good. Review of General Psychology, 5(4), 323–370. https://doi.org/10.1037/1089-2680.5.4.323

Festinger, L. (1957). A theory of cognitive dissonance. Stanford University Press.

Flavell, J. H. (1979). Metacognition and cognitive monitoring. American Psychologist, 34(10), 906–911. https://doi.org/10.1037/0003-066X.34.10.906

Kahneman, D. (2011). Thinking, fast and slow. Farrar, Straus and Giroux.

Miyake, A., Friedman, N. P., Emerson, M. J., Witzki, A. H., Howerter, A., & Wager, T. D. (2000). The unity and diversity of executive functions. Cognitive Psychology, 41(1), 49–100. https://doi.org/10.1006/cogp.1999.0734

Sharot, T., Korn, C. W., & Dolan, R. J. (2011). How unrealistic optimism is maintained in the face of reality. Nature Neuroscience, 14(11), 1475–1479. https://doi.org/10.1038/nn.2949

Thorndike, E. L. (1920). A constant error in psychological ratings. Journal of Applied Psychology, 4(1), 25–29. https://doi.org/10.1037/h0071663

Tversky, A., & Kahneman, D. (1973). Availability: A heuristic for judging frequency and probability. Cognitive Psychology, 5(2), 207–232. https://doi.org/10.1016/0010-0285(73)90033-9

Tversky, A., & Kahneman, D. (1974). Judgment under uncertainty: Heuristics and biases. Science, 185(4157), 1124–1131. https://doi.org/10.1126/science.185.4157.1124

Wason, P. C. (1960). On the failure to eliminate hypotheses in a conceptual task. Quarterly Journal of Experimental Psychology, 12(3), 129–140. https://doi.org/10.1080/17470216008416717


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Commentaires

Gilles
il y a un mois

Bonjour, merci pour cet article intéressant. L'approche holistique de 'mon cas' me permet de bien me connaître tout en sachant que le mental, l'émotionnel, le social et le physique sont interdépendants. Ceci me permet de maintenir un équilibre général, une certaine stabilité apportant un peu de redoux dans mes pérégrinations. Amitiés, J-P